La dernière ligne droite de l’exposition débute à la rentrée

Vu Lilien a Linnen : découvrez la richesse de l’Art nouveau au Luxembourg, une période fondatrice marquée par l’émergence d’une véritable scène artistique au Grand-Duché. Voici quelques éléments qui vous permettront un regard plus attentif sur l’exposition - que vous ne l’ayez pas encore visitée ou que vous vouliez revenir au musée pour la redécouvrir avec un regard neuf.

Les débuts d’une scène artistique au Luxembourg 

À la fin du XIXe siècle, le Luxembourg voit émerger une véritable structuration de sa scène artistique. Le Cercle artistique de Luxembourg – le CAL fut fondé en 1893 – devient un lieu central d’exposition et de reconnaissance des artistes locaux. Avec la création de l’École d’Artisans de l’État en 1896, le pays franchit une étape décisive : l’enseignement artistique et artisanal est pensé de manière conjointe. Cette approche est caractéristique de l’Art nouveau et une chance unique pour le pays qui n’a pas de véritable tradition dans le domaine de l’éducation artistique. Le Prix Grand-Duc Adolphe, instauré en 1902, amplifie cette dynamique en valorisant aussi bien les beaux-arts que les arts appliqués et l’architecture. Dans ce contexte, l’exposition met en lumière des oeuvres rarement présentées, voire inédites.

Les affiches conçues par le peintre-décorateur Corneille Lentz entre 1909 et 1914 pour les expositions du CAL révèlent non seulement le langage graphique de l’Art nouveau, fondé sur les lignes courbes, les motifs ornementaux et les typographies stylisées. Elles montrent également comment les tendances modernes du Jugendstil sont accueillies au Grand-Duché. Prêts de la Bibliothèque nationale du Luxembourg, restaurées récemment, ces très belles affiches jamais exposées auparavant marquent le point de départ de la visite.

© Tom Lucas, MNAHA

Des œuvres inédites 

La création d’un atelier de ferronnerie d’art lié à l’École d’Artisans témoigne de l’ambition d’Antoine Hirsch, premier directeur de l’institution, de vouloir renouveler la scène artistique, sachant que l’artisanat de fer forgé est un des métiers les plus innovants de l’époque Art nouveau. L’exposition offre une rare occasion de découvrir les oeuvres d’Étienne Galowich, Michel Haagen et Marcel Langsam récemment intégrées dans les collections du Musée ou provenant des collections privées, oeuvres qui témoignent d’une grande maîtrise technique et d’une liberté décorative en dialogue avec l’Art nouveau des pays voisins. 

Dans le domaine du vitrail, Pierre Linster, l’un des fondateurs de l’atelier Linster & Schmit à Mondorf-les-Bains et membre fondateur du CAL, réalise des compositions encore marquées par une approche traditionnelle, tout en laissant apparaître, dans ses somptueux dessins préparatoires aujourd’hui conservés au sein de l’archive familiale de l’entreprise, une sensibilité aux formes décoratives modernes. Ils sont exposés pour la première fois en tête-à-tête avec quelques exemples de vitraux réalisés, une belle occasion à ne pas manquer. 

Il est impossible de citer toutes les oeuvres inédites ou provenant des collections privées, mais il y en a une qu’on ne doit pas passer sous silence : le paravent de Dominique Lang, dont le cadre a été sculpté par son frère, le menuisier Pierre Lang, illustre la fusion entre arts décoratifs et peinture et il témoigne de l’inventivité des échanges entre disciplines artistiques. Il représente sans doute une des oeuvres phares qui, à elles seules, valent le détour.

© Tom Lucas, MNAHA

In situ : l’Art nouveau dans l’espace privé et urbain 

L’Art nouveau ne se limite pas aux musées : son empreinte est toujours visible dans le paysage urbain luxembourgeois. Façades décorées, ferronneries, vitraux et détails architecturaux témoignent d’une esthétique intégrée à la vie quotidienne. Si la plupart de ces éléments s’observent depuis l’espace public, certains bâtiments laissent entrevoir des intérieurs tout aussi remarquables, habituellement peu accessibles au public. 

Cette richesse se décline selon plusieurs tendances stylistiques que le visiteur peut découvrir grâce à des dispositifs de médiation numérique, allant des expressions florales – incarnées notamment par la maison du bijoutier Link conçue par l’architecte Jean-Pierre König – aux approches plus géométriques, dont la maison Robur de l’architecte Mathias Martin constitue un exemple représentatif. Ces différentes manifestations sont documentées à travers une sélection photographique non exhaustive, distinguant les édifices conçus de manière intégrale dans l’esprit Art nouveau de ceux où le style apparaît à travers des éléments architecturaux et décoratifs ponctuels.

© Tom Lucas, MNAHA

Une mise en scène adaptée aux idées Art nouveau 

C’est l’inspiration florale qui est au coeur de l’Art nouveau, particulièrement notable dans le domaine de la peinture sur céramique : iris, lys, chardons, jonquilles, feuilles et tiges s’y déclinent de manière à la fois naturaliste et stylisée. En effet, ces pièces montrent une effervescence de formes et de couleurs. Une attention particulière a été portée à la conception d’une scénographie, pensée de manière à ne pas concurrencer les objets, souvent ornés de motifs délicats. Plusieurs retours de visiteurs ont souligné l’atmosphère propice à l’observation de ces oeuvres richement décorées. 

Ainsi, le public peut notamment découvrir les dessins d’Antoine Jans, réalisés à l’aquarelle, à la gouache, à l’encre, au crayon ou à la bronzine pour l’atelier de peinture sur céramique Zens Frères à Echternach, pour la manufacture de faïence fine Villeroy & Boch à Luxembourg ou à titre privé. Ils sont présentés aux côtés des pièces en céramique, permettant de mettre en regard le travail préparatoire et les objets finalisés. L’exposition éclaire ainsi le processus créatif, du végétal observé à sa transposition en motif ornemental. 

Chez Pierre Blanc, la démarche est plus directement liée à la finalité de l’objet : ses projets de vases témoignent d’une approche unifiée, où décor et support sont pensés dès l’origine, les motifs répétitifs - organisés en champs géométriques et en frises - étant d’emblée adaptés à la forme. Dessins et céramiques se distinguent par leur finesse d’exécution et leur inventivité décorative, entre naturalisme et abstraction ornementale.

© Tom Lucas, MNAHA

La relation ambigüe entre l’artisanat et l’industrie 

Le Jugendstil vise à refléter fidèlement l’esprit de son époque et sa modernité en explorant systématiquement de nouvelles options décoratives. Il favorise le renouveau et – différence fondamentale par rapport à l’Art déco qui lui succédera – rejette l’influence de l’industrialisation sur l’art et l’artisanat. Pourtant, chose étonnante, le recours aux valeurs artisanales se manifeste aussi dans les entreprises produisant à l’échelle industrielle. Quelques photographies en noir et blanc prises lors de l’Exposition du Métier et de la Petite Industrie du Luxembourg en 1904 en témoignent avec éloquence.

À titre d’exemple, la faïencerie V&B engage Antoine Jans, qui dirige à partir de 1895 un atelier de peinture à la main sur céramique. Il réintroduit ainsi une technique de décoration artisanale dans un contexte marqué par une tendance de recul des décors répétitifs issus de l’impression en série. En résonance avec les principes de l’Art nouveau, l’artisanat retrouve ainsi une place centrale dans la production industrielle. 

Lors de l’exposition en 1904, les différents gestes manuels du processus de fabrication sont notamment mis en valeur. Ce n’est pas un hasard si l’École d’Artisans expose, dans ce contexte à caractère industriel, les créations d’élèves en ferronnerie d’art ainsi qu’un Herrenzimmer qui combine les différents métiers enseignés. La verrerie Bradtké y présente également plusieurs vitraux illustrant la diversité des interprétations du Jugendstil selon les attentes des commanditaires. S’y ajoute l’exposition des meubles du menuisier Jacques Lentz, dont les créations intègrent des motifs floraux caractéristiques de l’Art nouveau. 

Ce sont notamment ces photographies d’époque, jusqu’à présent largement méconnues du grand public, qui nous permettent de comprendre ces éléments. Elles enrichissent la visite en offrant un fil conducteur supplémentaire et en permettant de mieux saisir le contexte des oeuvres exposées. 

Les pièces inédites et fascinantes, les sujets instructifs qui méritent discussion, une mise en scène permettant l’étude des oeuvres en toute tranquillité, les photographies d’époque jamais présentées au public, ainsi que des bornes multimédia invitant exceptionnellement à visiter des maisons privées normalement inaccessibles – autant de raisons, et bien d’autres encore, de (re)découvrir l’exposition Vu Lilien a Linnen à l’affiche jusqu’au 18 octobre. 

© Tom Lucas, MNAHA

Texte : Ulrike Degen et Michèle Walerich (Section Arts décoratifs et populaires) – Images : Tom Lucas (MNAHA)

Source : MuseoMag N° III – 2026