Conservation, restauration ou réfection ? Le cas de l’oeuvre contemporaine en néon installée dans l’ancienne cafétéria et signée François Morellet

C’est sous l’impulsion de Paul Reiles, directeur du MNHA de 1989 à 2005, que le musée a acquis l’oeuvre en néon de François Morellet. Lors de son départ à la retraite, il déclarait au magazine Paperjam : « … j‘aurais voulu confier à M. Morellet une intervention sur la façade du musée. Une grande zébrure en néon bleuté qui aurait tranché avec l‘austérité de la pierre et qui l‘aurait en même temps fait remarquer. Mais d‘aucuns s‘y sont opposés sous prétexte d‘infiltration et autres problèmes techniques... Et finalement je me suis rangé à leur avis… » Cependant, sa vision de rompre avec la première impression de planéité au moyen d’une fluorescence va se matérialiser avec l’acquisition d’une oeuvre de l’artiste pour l’espace cafétéria, visible au loin depuis une grande baie vitrée. Décorant le mur qui sépare l’espace restauration de l’atrium, l’installation zébrée se détache nettement aux yeux des passants. Voici ce que stipule la facture, datée de septembre 2001 : l’artiste charge le musée des « honoraires pour la conception et la fourniture de plans concernant une oeuvre intégrée dans la cafétéria du Musée national d’Histoire et d’Art de Luxembourg. 

La réalisation de cette oeuvre mesurant 145 x 340 cm et qui comprend 20 tubes d’argon bleu, sera à la charge du Musée. Mon assistant (ou moi-même) ira mettre au point les détails d’installation avec le spécialiste que vous aurez choisi. » L’oeuvre, montée fin mars 2002 à la réouverture du musée, comportera finalement 21 tubes, dont un plus court que les autres. Un des collaborateurs de la société luxembourgeoise de production des néons, que nous avons récemment sollicité dans le cadre de la réinstallation de l’oeuvre, se rappelle avoir participé au montage. L’artiste était alors présent avec son fils. Très pointilleux, Monsieur Morellet aurait projeté la forme au mur pour que l’installation soit placée exactement selon sa vision. Dans le cadre de cette commande, l’artiste finira même par offrir une oeuvre sur papier au musée, qui trouvera également sa place dans cet espace de récréation. Depuis lors, sept jours sur sept et jusqu’à 22h, l’installation irradie l’espace de ses lignes entrecoupées et ascendantes. Les tubes sont reliés entre eux par des culots blancs qui se confondent avec la couleur du mur.

Obsolescence

Quand en 2018, un premier tube de l’installation s’avère défectueux, le remplacement est aisé puisqu’un tube supplémentaire avait été fourni lors de la production. Lorsqu’un deuxième tube s’éteint en 2021, s’amorce alors toute une réflexion sur l’obsolescence de la matérialité d’une installation contemporaine, plus vulnérable au temps. L’équipe de restauratrices, très aguerrie lorsqu’il s’agit d’intervenir sur une oeuvre ancienne ou de recourir à une technique dite plus « classique », est mise au défi. Évoquons ici Cesare Brandi, un des pères fondateurs de la théorie de la restauration, pour qui l’oeuvre d’art est marquée par une bipolarité artistique et historique où l’histoire matérielle joue un rôle prédominant. Nul doute, la théorie classique de la restauration s’est façonnée avant l’émergence de l’« art contemporain », soit les oeuvres créées après 1945. Faisant souvent primer l’idée sur la matière et utilisant des matériaux et des technologies qui deviennent obsolescents, beaucoup d’oeuvres actuelles exigent une approche distincte prenant en compte la dimension conceptuelle et l’évolution rapide des technologies ainsi que la fragilité des composants. Le restaurateur doit donc dialoguer avec l‘artiste (ou ses ayants droit) pour mieux comprendre la vision artistique et son évolution. Il doit aussi s’ouvrir à la possibilité d’échanger des composants pour répondre à la complexité et à la diversité des pratiques artistiques actuelles. Heureusement dans le cas des oeuvres en néon, la mise en oeuvre technique est toujours pratiquée. 

Le chantier de réfection de l’entrée du musée et le transfert temporaire de l’accueil vers la cafétéria – hors service depuis le COVID - ont été l’occasion de démonter l’oeuvre et de la prendre à l’atelier pour étude. Plusieurs campagnes de repeinture de l’espace restauration avaient laissé des taches d’acrylique sur les tubes, culots et fixations. Des dépôts de poussières et déjections de mouches encrassaient la surface. Le matériau synthétique des culots blancs présentait de sombres macules d’échauffement et l’intérieur était souillé d’insectes volants morts et de poussière. Un nettoyage de toutes les pièces a par conséquent été réalisé. En ce qui concerne le tube défectueux, une première piste envisagée visait à le recharger de gaz afin de conserver la matière d’origine. Malheureusement, ceci n’a pas été possible vu les changements de réglementation sur les matériaux constituants des tubes. Avant de décider de remplacer le tube, il était important de comprendre la position de l’artiste quant aux interventions postérieures sur ses oeuvres. Outre toute une série d’écrits incluant ses réflexions sur l‘art, l‘utilisation du hasard et de la géométrie, ainsi que des analyses de ses propres créations, François Morellet a laissé, à sa mort en 2016, un Estate installé dans son atelier à Cholet qui veille à faire perdurer la vision de l’artiste à travers son oeuvre.

Changement de paradigme

Lors de nos recherches sur la démarche à suivre, François Lamy nous a expliqué qu’éthiquement l’Estate Morellet n’édicte pas de règles quant au remplacement des tubes des oeuvres. L’artiste était très tolérant sur ce point, laissant le choix au propriétaire d’intervenir sur le tube défectueux ou de changer tous les tubes pour qu’on ne voie pas de nuance de couleur. Le gaz utilisé pour la première installation devait probablement contenir du mercure qui s’est déposé à l’intérieur du verre. Par ailleurs, des produits de dégradation du gaz ont quelque peu tapissé les tubes d’un voile gris interférant sur la luminosité. En revanche, l’aspect formel, allumé ou éteint, doit répondre aux consignes. Ainsi, le type d’électrode, la position de la pipette de remplissage et la couleur des culots doit rester identique lors du remplacement. Partant, nous avons convenu de refaire appel à la même société de production de néons afin de copier le tube défectueux. Après une évaluation de la couleur lors de la remise en marche, nous avons pu déterminer le type de remplacement. Pour finir, le nouveau tube choisi s’intègre bien dans l’ensemble de l’installation, de sorte qu’il a été décidé de faire réaliser des copies de tous les tubes composant l’oeuvre. Mais au lieu de les remplacer directement, les nouveaux tubes seront mis en réserve, comme pièces de rechange pour le futur. 

La réalisation par la même firme que l’installation initiale garantit ainsi une certaine filiation pour le futur. Une procédure de remplacement de futurs tubes défectueux a été formalisée et les tubes « originaux » retirés seront conservés dans la caisse d’origine afin de documenter la matérialité de l’oeuvre. Dorénavant, l’oeuvre de Morellet fera l’objet d’une surveillance accrue. Le vieillissement des culots sera monitoré, les culots blancs n’étant plus fabriqués. Une plus grande attention sera accordée à la détérioration des tubes en verre, vu qu’ils sont présentés dans un espace fermé et que la présence de mercure est suspectée. Ainsi l’installation pourra continuer à zébrer de sa fluorescence bleue l’entrée du musée pour laquelle elle a été si opportunément conçue.

Text: Muriel Prieur (Restauration, régie, ateliers et dépot) - Photos: Éric Chenal, Tom Lucas (MNAHA)

Source: MuseoMag N° I - 2026