Lucien Wercollier (1908-2002), le premier sculpteur non-figuratif au Grand-Duché de Luxembourg, entre au konschtlexikon.lu

Reconnu à l’étranger et par ses pairs, notamment par le sculpteur anglais Henry Moore, Lucien Wercollier compte parmi les artistes luxembourgeois majeurs du XXe siècle. Créateur passionné, il a su développer un style particulier à travers ses recherches sur la forme et la matière. Au Luxembourg, il a fait connaître l’esthétique de la sculpture moderne au public, notamment à travers les expositions de La Nouvelle Équipe et Les Iconomaques organisées par JosephÉmile Muller, alors conservateur aux Musées de l’État. Depuis 2008, l’Abbaye de Neumünster (neimënster) accueille une partie de son oeuvre, précisément entre les murs de cette ancienne abbaye où, 66 ans plus tôt, l’artiste fut emprisonné par les nazis pour actes de résistance. Entretien avec sa petite-fille Martine Wercollier à l’occasion de la publication en ligne de la biographie de l’artiste sur notre plateforme konschtlexikon.lu 

 

Si vous deviez brosser le portrait de votre grandpère en quelques mots, que diriez-vous? 

Né en 1908, Lucien Wercollier aura vécu deux guerres mondiales. En tant qu’artiste, il s’inscrit dans la modernité de son époque et y participe activement. Je pense que l’on peut dire de lui qu’il a été un homme intègre et engagé dans les différents aspects de sa vie, que ce soit dans ses recherches artistiques, ses engagements politiques et dans la défense de ses valeurs. C’était un homme complexe et simultanément absolument linéaire.

 

Votre grand-père est originaire d’une famille d’artistes. Ce berceau détermine-t-il sa carrière ? 

Avec un père enseignant la sculpture à l’École des Artisans de l’État et un oncle architecte, la conversation tourne souvent autour de l’esthétique. Lucien, aîné d’une fratrie de sept enfants, décide d’embrasser la carrière paternelle. En 1927, il rejoint l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles. Quatre ans plus tard, il s’inscrit à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris. Dès ses débuts, il est fasciné par les pratiques émergentes de son époque. Après avoir acquis la maîtrise des techniques classiques, il va s’adonner aux recherches qui le font vibrer et explorer des voies loin du conformisme. 

À côté de l’artiste, il y a la figure du résistant : parlez-nous en. 

Sous l’Occupation, Lucien est enseignant à l’École des Artisans. Il s’oppose à la nazification du pays et de l’enseignement. Il refuse de s’inscrire à la Chambre de Culture hitlérienne et entre dans la résistance luxembourgeoise. En 1942, cette posture lui vaut d’être arrêté. Il est incarcéré dans un premier temps à la prison du Grund (actuel neimënster), puis déporté au camp de Hinzert avant de rejoindre celui de Lublin. Le reste de la famille – son épouse Yvonne, leurs enfants et Mme Schmit, sa belle-mère – sont également déportés, mais dans un autre camp à Boberstein. Yvonne, médecin-dentiste, soigne les soldats allemands et les co-détenus. Grâce à sa profession, elle réussit à détourner l’usage de matériel radiographique et réalise, à ses risques et périls, quelques photographies témoignant de la vie dans les camps. À la fin de la guerre, les membres de la famille se retrouvent tous. Un passé qui marquera à jamais l’artiste, sa famille et ses camarades de la résistance. 

 

Yvonne, son épouse, son amie, sa muse et la complice d’une vie. Quelle place occupe-t-elle dans son oeuvre ? 

Fille unique, née en 1910, elle fait des études universitaires à Paris et se lie d’amitié avec Maysie, une soeur de Lucien. Entre eux, c’est le coup de foudre. Le père d’Yvonne, Etienne Schmit, avocat, juge puis ministre, a de l’affection pour Lucien, mais ne voit pas en lui le meilleur parti : « En faisant ce choix, tu renonces à la vie publique », dit-il à sa fille. Rien n’y fait : en 1937, les deux se marient. Yvonne est une femme émancipée et une pionnière. Elle exerce en tant que dentiste pendant toute sa carrière. Le couple est complice. C’est un bastion : un lieu d’échanges, d’estime et d’amour. De retour des camps, Lucien ne trouve plus l’inspiration pour se remettre au travail. Yvonne posera nue pour son mari. À chaque fois que Lucien terminait une sculpture, il la présentait d’abord à Yvonne qui finissait par lui suggérer quelques titres, de sorte que le baptême des oeuvres se faisait ensemble. 

Les valeurs de camaraderie et de solidarité lui sont très chères. Comment transparaissent-elles dans son travail ?

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il développe des liens indéfectibles avec ses codétenus. L’épisode de la distribution quotidienne d’une plaquette de beurre au sein du groupe de prisonniers luxembourgeois avec lesquels il est incarcéré est emblématique à ce titre. Il dira que les nazis faisaient tout pour briser les liens entre les détenus. En réaction, ils développent un sens de la solidarité extraordinaire. Face aux restrictions alimentaires féroces imposées par les nazis, les prisonniers, bien qu’affamés, se serrent les coudes. À la réception d’un morceau de beurre de seulement quelques grammes par jour, les hommes ne se jettent pas dessus selon la loi du plus fort. Sachant qu’il est impossible de couper des parts égales, ils instaurent un roulement pour que chacun puisse recevoir à son tour le plus gros morceau. Ce sens de la camaraderie demeure central dans les diverses collaborations que Lucien Wercollier cultivera plus tard. À partir des années 60, Lucien se rend régulièrement à Carrare. Lors des résidences, il noue de précieuses amitiés avec d’autres artistes. De même, à la Fonderie de Coubertin, il est conquis par l’esprit de compagnonnage et de camaraderie au contact des meilleurs ouvriers de France. 

 

Aujourd’hui, Le Prisonnier politique investit l’espace public comme un symbole fort de la résistance luxembourgeoise... 

En effet, Le Prisonnier politique se trouve au Musée de la Résistance à Esch-sur-Alzette, au Cimetière Notre-Dame au Limpertsberg et à l’Abbaye de Neumünster (neimënster). C’est un hommage aux prisonniers de guerre qui, une fois punis, devaient rester debout pendant trois jours et trois nuits, seuls ou attachés dos à dos avec un autre prisonnier. S’ils tombaient à terre, ils étaient exécutés. Cette sculpture de mon grand-père est son expression la plus aboutie de la résistance et de la lutte contre la barbarie. Par la suite, il transformera les souffrances de la guerre en hymne à la vie et son oeuvre sera vouée à l’harmonie et à la sensualité. 

Qu’est-ce qui caractérise son parcours artistique ? 

Lucien a toujours su s’entourer de personnes éclairées, car il avait ce besoin de découvrir et d’échanger. Dès ses débuts, il va suivre les mouvements qui libèrent l’expression de l’art figuratif. Ses recherches et sa curiosité le conduisent tour à tour vers l’exploration des courants cubistes, architecturaux, géométriques et organiques. Il choisit toujours l’innovation à la répétition. Il est fasciné par Henry Moore, Aristide Maillol, Constantin Brancusi. Au Luxembourg, il se lie d’amitié avec Joseph-Émile Muller, Auguste Trémont, Joseph Probst, François Gillen, Edouard Pignon, Gust Graas, Roger Bertemes... De retour des camps, Lucien va cofonder des mouvements intellectuels et artistiques tels que Les Iconomaques et La Nouvelle Équipe, promouvant ainsi la propagation des mouvements non-conformistes au Luxembourg. 

 

L’histoire du galet souvent racontée par votre grand-père est très significative : elle témoigne de son attrait pour la forme organique...

 En 1956, la famille part en Bretagne faire des vacances. Pendant cette villégiature, Lucien observe les galets de Ploumanc’h. Ils sont intrigants, car parfaitement lisses, délicatement achevés de toutes parts. C’est une révélation. La nature lui offre sa générosité et lui lance le défi de la perfection. « Dans chaque pierre, il y a une sculpture à découvrir », n’aura-t-il de cesse de répéter. 

Votre grand-père a toujours voulu sublimer chaque matière. Or à la fin de sa vie, il expérimente avec enthousiasme la plasticité de la pâte de verre...

Mon grand-père a su magnifier les matières naturelles : le marbre, l’albâtre, l’onyx, le petit grès belge, le bronze poli, patiné ou d’extérieur… Il était éperdument amoureux des sillages que lui offrait chaque pierre. Les bronzes étaient l’aboutissement d’échanges laborieux et de confiance avec les artisans. Lorsque, dans les années 80, il découvre la pâte de verre, c’est un arc-en-ciel de joie ! Ce procédé est une fonte inversée ! En effet, les bronzes sont creux : il n’y a que la coquille de l’oeuvre, pour ainsi dire. Là, il s’agit de remplir habilement le corps des sculptures, leur donner une âme ! 

 

Enfin, quel souvenir gardez-vous de son atelier ? 

Quand Lucien descendait à l’atelier, la magie opérait. Dans cet espace où la lumière était épaissie par la poussière, il y avait toujours plusieurs postes de travail entamés. Il faisait tourner ces roches sur elles-mêmes. Souvent, il accompagnait son geste d’une éponge imbibée d’eau. La pierre mouillée se dévoilait avec moins de pudeur. Il y lisait une profondeur qu’il marquait de son crayon rouge. Ainsi son atelier grouillait de postes pleins de signes rouges que seul lui savait lire – comme des rappels, des annotations dans la pierre en devenir. Il prenait alors un outil et commençait à faire des entailles. Ce n’est que bien plus tard qu’il peaufinait l’oeuvre avec du papier de verre : il la caressait jusqu’à ce qu’elle ait une peau de bébé. Il y avait une intimité fusionnelle qui se développait dans cette relation quasi hypnotique.

Propos recueillis par Malgorzata Nowara (Lëtzebuerger Konschtarchiv) - Photos: Éric Chenal

Source: MuseoMag N° I - 2026