Le néo-pop de Catherine Lorent, une artiste-musicienne libre
Après plus de 25 ans de carrière, Catherine Lorent occupe une place à part dans l’histoire de l’art luxembourgeois. À notre connaissance, avec Filip Markiewicz, elle est l’artiste luxembourgeoise ayant réalisé le plus grand nombre d’expositions avec performances.
Artiste engagée, féministe, elle travaille souvent simultanément plusieurs disciplines artistiques, telles que la peinture, le dessin, le mixed media, les installations, la vidéo, l’art numérique, la photographie, la performance, l’art textile, la sculpture, la céramique et l’art sonore. De manière intuitive, elle s’autorise à créer dans un champ d’expérimentation, notamment à travers des installations immersives combinant musique, performance et arts plastiques.
Consacrée à la Biennale de Venise en 2013 avec son « œuvre d’art totale » intitulée Relegation, elle a créé une expérience esthétique visuelle et sonore unique. À travers ses créations et performances - qui constituent son champ d’épanouissement personnel - elle a réussi non seulement à effectuer une sorte d’auto-psychanalyse, mais aussi à nous transporter dans un état second, un état de conscience modifié, proche de la transe.
Dans le cadre de cet entretien réalisé en luxembourgeois et traduit en français (en février 2026), nous allons explorer le processus de création de l’artiste-musicienne, à partir de l’être humain, de son vécu, dans une approche plus intuitive, afin de rendre l’art contemporain plus accessible à tous.
Portrait de Catherine Lorent par Serge Ecker, 2017
© Serge Ecker
Catherine Lorent, pour vous présenter à nos lecteurs : vous êtes une artiste contemporaine mentionnée sur le site Artfacts en tant qu’artiste « ultra-contemporaine », c’est très valorisant pour vous ?
Oui …, mais je préfère le terme de « néo-pop » utilisé par le curateur allemand Raimar Stange en 2015 pour qualifier mon esthétique dans l’exposition KÖLNER DOOM. Relegation. Et, je suis aussi une musicienne, historienne de l’art, curatrice, performeuse etc. en bref, une artiste contemporaine.
Vous avez une formation pluridisciplinaire, très complète, de musicienne, d’artiste, d’historienne d’art. Pouvez-vous nous décrire votre parcours ?
En 1998, je débute une formation en peinture à l’Académie des Beaux-Arts de Karlsruhe (Staatliche Akademie der Bildenden Künste Karlsruhe). En 2002, je poursuis des études d’histoire à l’Université de Fribourg-en-Brisgau (Albert-Ludwigs-Universität Freiburg), puis j’obtiens en 2006 un master en histoire de l’art à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Et, je termine ensuite un doctorat en histoire de l’art à l’Université de Heidelberg (Ruprecht-Karls-Universität Heidelberg) et à l’Université du Luxembourg. Ma thèse intitulée Die nationalsozialistische Kunst- und Kulturpolitik im Großherzogtum Luxemburg 1934-1944, est publiée en 2012.
La musique joue un rôle essentiel dans votre travail, n’est-ce pas ?
Dès mon adolescence, j’ai découvert ma passion pour la musique, notamment le piano et la guitare. Très tôt, j’ai commencé à dessiner en écoutant de la musique, une habitude qui a profondément marqué mon parcours artistique. Cette alliance entre musique et arts plastiques constitue une caractéristique fondamentale de mon œuvre, dans l’esprit d’une « œuvre d’art totale ». À partir de 2007, je me suis produite sur scène musicalement avec mon projet solo Gran Horno, qui signifie « grand four » en espagnol. En tant que chanteuse et multi-instrumentiste, j’ai poursuivi mes explorations musicales en solo, mais aussi en parallèle au sein du duo Hannelore avec Tom Früchtl.
Êtes-vous une femme-artiste engagée et féministe ?
Je suis une artiste femme, oui, avec certainement des dimensions féministes dans certains aspects de mon travail. J'admire beaucoup de femmes et, dans certaines phases de ma création, je me sens moi-même « féministe ». À mon avis, d’autres personnes définissent les femmes en tant que féministes. Ok, ce que je dis simplement c’est que nous, les femmes, nous le pouvons aussi ! « Women are the power » est une inscription que j’ai gravée sur un mur à l’adolescence et elle est toujours là !
En tout cas, on m'a toujours appris, qu'en tant que femme, il fallait s‘affirmer et ne pas se laisser faire. C'est ainsi que certaines de mes oeuvres peuvent être perçues comme féministes. Au bout du compte, il s'agit de rendre les femmes visibles, comme par exemple dans mon travail avec le réseau de peintres Malerinnennetzwerk Berlin-Leipzig. Car il s'agit de mettre en valeur l‘art féminin, tout comme la valeur des femmes sur le marché de l‘art. Les femmes ne sont pas suffisamment visibles. Dans ce sens, je veux montrer également que souvent, nous, les femmes, nous devons faire beaucoup plus pour obtenir les mêmes droits, pour être reconnues.
Catherine Lorent, Women are the power
© Catherine Lorent
Très tôt, vous vous êtes affirmée en tant qu’être humain que ce soit dans l’art ou dans la musique. En tant que musicienne, on ne vous a jamais vraiment prise au sérieux ?
Oui, partiellement… Sur la scène musicale en général, jusqu’à aujourd’hui c’est un peu toujours le cas partout. Quand je me suis produite avec Hannelore, certains croyaient que je ne savais pas reconnaître un câble jack.
À l’école, j’ai fait un dessin dans mon journal de classe en 1993, à 16 ans, Left handed Amazona, une « Amazone gauchère ». D’ailleurs, je prépare un « Livre d’artistes » dans lequel cette œuvre sera publiée. Et, en 2019, j’ai rédigé un article dans Heroines of Sound: Feminism and Gender in Electronic Music.
Je ne me suis jamais vraiment profilée en tant que musicienne. Bassiste autodidacte, j'ai toujours constaté que nous, les femmes, étions mises de côté. À Berlin, pour ne citer qu’un exemple, dans le cadre des Get Together organisés par les Gibson Guitar – fréquentés par les musiciens et groupes qui sont supportés par Gibson –, j'ai longtemps été une des rares femmes guitaristes, c’était assez inhabituel.
Catherine Lorent, Left handed Amazona
© Catherine Lorent
Une caractéristique essentielle de votre travail est l’interaction avec le public. Vous provoquez le public pour qu’il apporte son énergie et qu’il travaille avec vous pour créer et faire évoluer votre travail. Vous le faites de différentes manières, parfois de façon assez expérimentale, comme par exemple avec les Post-it laissés par le public au Centre des arts pluriels (CAPE) à Ettelbruck, en 2012, dans Réminescences censurées, exposition organisée dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes.
Oui, il s’agit aussi d’une action participative, pas seulement d’une réflexion, mais aussi d’une réception. Pour moi, ça a toujours été important – j’ai fait des études en histoire de l’art, et j’ai aussi aidé à organiser l’exposition Gëlle Fra en 2010 (dans l’équipe de l’Agence Luxembourgeoise d’Action Culturelle, ALAC, sous la direction de Jean Reitz) où j’étais également responsable du volet réception.
L’analyse des sources et l’évaluation du savoir sont des aspects qui me passionnent. Je le fais aussi pour notre association (AAPL – Association des Artistes Plasticiens du Luxembourg). J’aime bien avoir le contrôle sur les choses quand je peux avoir une vision d’ensemble sur les choses, car les sources ne mentent jamais.
Dans mon art, il y a ces deux aspects, en partie expérimental, mais aussi contrôlé. C’est important de savoir si votre travail a été perçu…J’ai consulté encore récemment le « Guestbook » de la Biennale de Venise Relegation. Dedans, on peut trouver des avis très diversifiés. Le projet a probablement donc été un succès, car les uns ont décrit ça en tant que « décke Quatsch », alors que d’autres l’ont célébré ! D’ailleurs, on me le rappelle encore aujourd’hui ! Je suis quelqu’un qui aime bien bâtir des ponts. C’est un défi pour moi.
Est-ce que cette expérience avec les Post-it vous a apporté quelque chose pour vos futurs travaux ? Est-ce bien plus qu’un simple projet participatif ?
En fait, cette histoire de Post-it était une histoire très spontanée. C’est connu de tous lorsque vous êtes au téléphone et que vous commencez à griffonner sur un morceau de papier. Il s’agit d’une idée très simple, il faut faire tout simplement quelque chose de différent pour faire le switch, pour libérer la tête… quand on a de la procrastination, comme dans Monty Python „and now for something completely different“.
L’utilisation des Post-it, c’était aussi un moyen d’élargissement pour obtenir une œuvre d’art totale. J'ai voulu créer une situation immersive. J'ai toujours eu cette volonté d‘impliquer le public, d'élargir le champ à une œuvre collective. Car, en tant qu'artiste, je ne suis pas aussi importante, mais c’est l‘installation comme événement, l'installation comme situation, comme constellation avec les gens. Je voulais toujours faire un peu de divertissement, je voulais faire quelque chose pour rassembler les gens.
Aussi, je voulais voir la réaction des gens – un moment passionnant, quand on leur laisse leur liberté, comme au Salon du Cercle artistique de Luxembourg par exemple – est-ce que les gens passent à côté des toiles, est-ce qu’ils les regardent seulement ou bien est-ce qu’ils se célèbrent eux-mêmes… ou bien les achètent ? Qui fait quoi ? C’est pour cela que j’ai voulu élargir, pour provoquer les choses. Avec les Post-it, c’était un moyen facile, banal et direct pour y arriver.
J’ai encore les Post-it dans mes archives à Berlin et je les ai étudiés : quelle était la réaction des gens… il y en avait qui étaient très « émotifs », témoignant d’une ambiance au CAPE.
Ensuite, ce lien important entre la musique et la création artistique est perceptible dans votre œuvre Relegation à la Biennale de Venise en 2013, une « installation sonore-objet-dessin » selon Raimar Stange, suscitant « l’exubérance émotionnelle » ?
Oui, j’ai pu réaliser le projet pour la Biennale de Venise assez rapidement, car j’avais déjà au préalable des dizaines d’idées sur papier, dans mes carnets, mais aussi dans ma tête.
Dans un perpétuel élan dynamique de liberté, Catherine Lorent est toujours en action. Après Sonic Canvas présenté à l’AAPL, elle est actuellement présente sur la scène artistique à Düsseldorf dans l’exposition Don’t trust the Rabbit, à Bruxelles dans TRANSITUS IMMOBILIS avec les artistes luxembourgeois du collectif (Serge Ecker, Claudia Passeri et Trixi Weis) et à Remerschen dans Dodeka - 12 Wierker fir 12 Kantonen dans le cadre du vingtième anniversaire du MUDAM. Et d’autres beaux projets en perspective !
Pour aller plus loin, consultez le konschtlexikon.lu
Propos recueillis par: Malgorzata Nowara (Lëtzebuerger Konschtarchiv) – Images : Serge Ecker, Catherine Lorent
Source : MuseoMag N° III - 2026