Les festivités du Trounwiessel clôturées, la célébration du nouveau couple grand-ducal s’empare du MNAHA.
La large baie vitrée du Nationalmusée donnant sur le Fëschmaart servira d’écrin aux portraits de Leurs Altesses Royales réalisés par Louise Pragnell, Andrew Gow et Roland Schauls ainsi qu’au buste sculpté de Serge Ecker jusqu’au 1er février. L’occasion était trop belle pour ne pas détailler quelques portraits des souverains luxembourgeois présents dans les collections nationales et toujours exposés… à la Chambre des Députés !
Deux familles et deux séries
Lors de l’avènement d’Adolphe de Nassau sur le trône de Luxembourg en 1890, il apparaît essentiel de représenter le nouveau souverain fondateur de la « dynastie nationale » régnante, non seulement comme Grand-Duc de Luxembourg, mais aussi de le placer dans la lignée des Rois Grands-Ducs ayant précédemment régné sur le territoire Les travaux de transformation de l’ancien Hôtel de ville en Palais grand-ducal prévoient l’aménagement d’un « Salon des Princes » (aujourd’hui appelé Salon des Rois) où six encadrements intégrés aux boiseries accueilleront des représentations des six souverains luxembourgeois de la famille de Nassau : d’une part Guillaume I, Guillaume II et Guillaume III et d’autre part, le Prince Henri, le Grand-Duc Adolphe et son héritier, le futur Guillaume IV (finalement ce tableau ne sera réalisé qu’en 1946 par Edmond Goergen).
Au mois de janvier 1891, le gouvernement de Paul Eyschen dispose d’un budget de 32.000 francs pour la réalisation de tableaux représentant les souverains défunts, formant donc un lot uniforme.
Des artistes internationaux et luxembourgeois
Ce n’est sans doute pas un hasard que les portraits des rois « hollandais » aient été copiés par des peintres néerlandais : Adriaan Johannes Petrus Boudewijnse (1862-1909), qui travaillait dans l’atelier du peintre parisien Fernand Cormon à cette époque (il recevra une médaille à l’Exposition de Paris en 1900) pour les deux premiers et Willy Martens (1856- 1927), également élève de Cormon, pour celui de Guillaume III, d’après un tableau se trouvant alors à l’ambassade des Pays-Bas à Paris.
La réalisation du portrait posthume du Prince Henri, lieutenant-général qui avait vécu à Luxembourg où il était fort apprécié, échoua à Ferdinand d’Huart (1858-1919). Né au Luxembourg, Ferny d’Huart vivait à ce moment-là en région parisienne et c’est également dans la capitale française qu’il avait été formé à l’art du portrait réaliste. Pour réaliser sa composition, l’artiste copia un tableau appartenant à la Grande-Duchesse Sophie de Sachsen-Weimar- Eisenach, soeur du lieutenant-représentant.
Parallèlement, le Grand-Duc Adolphe charge le peintre d’origine autrichienne, Carl von Pidoll (1847- 1901) époux de la Luxembourgeoise Marguerite de Scherff, de réaliser son portrait en pied, revêtu de l’uniforme de la Compagnie des Volontaires luxembourgeois portant l’hermine, l’Ordre de la Couronne de Chêne et celui de Mérite d’Adolphe de Nassau. Le peintre, proche du Grand-Duc, s’attèlera à la tâche dès novembre 1893 et s’aidera notamment de quatre clichés du photographe de la Cour, Charles Bernhoeft.
Les Grands-Ducs par d’Huart
Cette première série inspira certainement la suivante, mais avec des nuances notables. En effet, le second ensemble de tableaux de plus petit format, faisant partie des collections nationales du MNAHA ornait jusqu’en 1960 la grande salle du Conseil d’Etat (qui se trouvait alors avenue Emile Reuter). Cet ensemble qui est aujourd’hui visible dans les couloirs de la chambre, diffère et s’inspire tout à la fois des portraits du Salon des Princes. Ferdinand d’Huart, l’artiste qui réalisa tous ces tableaux, prend soin d’indiquer sur ceux représentant les premiers Rois Grands-Ducs qu’il s’agit de « copies de copies ». Dans ceux-ci, d’Huart se borne à reprendre les poses et les traits des souverains dessinés par ses confrères hollandais, en unifiant l’arrière-fond des toiles dans des tons jaunes et halés.
Pour le portrait du Prince Henri, l’artiste s’appuie sur la composition du tableau posthume qu’il avait réalisé dans le cadre de l’aménagement du nouveau palais en 1895. Les deux panneaux représentant Guillaume III et son frère, le Prince Henri, étaient prêts en mars 1896.
Pour les tableaux des Grands-Ducs Adolphe et Guillaume IV, d’Huart reprend l’ordonnance proposée sur des grandes toiles commandées par le gouvernement de Paul Eyschen en 1900 et en 1910. La correspondance de l’artiste relative à cette commande, conservée dans un dossier d’archives, permet d’en retracer la genèse et surtout de la contextualiser. Des toiles de grand format furent réalisés pour orner les pavillons luxembourgeois des Expositions internationales de Paris (1900), de Liège (1905) et de Bruxelles (1910). Aujourd’hui, ces portraits décorent le grand vestibule du rez-de-chaussée de la Chambre des Députés. Ainsi, la « série » des six tableaux des souverains par Ferdinand d’Huart a, malgré son aspect uniforme, donc été réalisée manifestement à plusieurs moments différents : 1895-1896 pour les premiers tableaux et après 1910 pour le dernier.
Une vitrine en ville et sur le monde
Ces deux ensembles occupent une place de choix dans les représentations des souverains luxembourgeois. Leurs vernis à peine secs, les toiles des souverains étaient exposées dans une des vitrines les plus en vue de la capitale. Le marchand d’art et encadreur, Louis Segers, accueillait régulièrement des oeuvres d’art dans son magasin. Celui-ci se situait Rue de l’Arsenal, c.-à-d. aujourd’hui à hauteur de la première partie de la Grand-Rue, entre le Boulevard Royal et la Rue Philippe II. Le portrait d’Adolphe par Pidoll y sera exposé dès le 28 avril 1895 avant d’être remplacé, quelques semaines plus tard (à partir du 24 septembre), par le portrait du Prince Henri des Pays-Bas réalisé par d’Huart et destiné à orner le « Salon des Princes » du palais. Le journal L’Indépendance du Luxembourg ne manque pas de vanter les qualités de la peinture, mais surtout de son succès auprès de la population luxembourgeoise : « Pendant les soirées où se trouvait exposé le chef-d’oeuvre de M. Ferdinand d’Huart, tout le Luxembourg a défilé devant le magasin artistique de la Rue de l’Arsenal ». Enfin, en mars 1896, ce sont deux des portraits (Guillaume III et Henri) d’environ un mètre de haut et « appartenant à la série des souverains » qui seront exposés.
Que ce soit dans les rues de la capitale ou bien dans les couloirs des Expositions universelles, les portraits des souverains ont toujours réussi à attirer les regards et à illuminer les soirées luxembourgeoises.
Alors, n’hésitez pas à profiter de cette affiche royale pour venir composer votre plus beau art-selfie avec les Grands-Ducs !
Text: Cécile Arnould (Histoire luxembourgeoise contemporaine) et Muriel Prieur (Restauration, régie, ateliers et dépôt) - Images: Eric Chenal
Source: MuseoMag N° I - 2026