Présentée à La Mécanique Générale du LUMA Arles lors des Rencontres d’Arles, jusqu’au 4 octobre 2026, l’exposition La nature d’Edward Steichen met en lumière l’un des photographes les plus visionnaires du début du XXe siècle.

Edward Steichen (1879-1973) a profondément influencé la culture visuelle moderne en tissant des liens entre le pictorialisme et le modernisme, entre l’art et la mode. Cette exposition donne à voir un ensemble exceptionnel réunissant des photographies provenant pour la plupart de la collection du MNAHA, de la Fondation Spuerkeess et de la famille d’Edward Steichen.

Une vision du temps 

Né à Bivange en 1879, Steichen émigre dès l’enfance aux États-Unis, où il construit l’essentiel de sa carrière tout en conservant un fort attachement avec son pays natal. À seize ans, Steichen débute sa carrière artistique comme apprenti dans une entreprise de lithographie de Milwaukee, où ses photographies servent de modèles à des publicités illustrées. En 1900, il s’embarque pour un périple à bicyclette à travers l’Europe. Ce voyage est pour lui le début d’une nouvelle vie, entre l’Europe et les États-Unis, qui se construit au gré des rencontres et des inspirations. À cette période, son approche de l’image est pictorialiste, un courant esthétique qui valorise le travail de retouche effectué dans la chambre noire, afin de créer un effet « pictural », distinguant les artistes des photographes amateurs. 

Dès le début de sa pratique photographique, Steichen, qui se destinait à la peinture, est fasciné par les reflets de la lumière dans la nature. Dans The Pool – Evening, Milwaukee (1899), une simple mare devient un motif poétique grâce aux reflets et aux contrastes lumineux. Initialement intitulée Frost-covered Pool, cette image illustre l’attention précoce de Steichen aux jeux d’ombre et de lumière. La nature restera l’un de ses sujets de prédilection, même si sa technique photographique évolue, comme en atteste l’œuvre Walden Pond (vers 1934), qui prend pour sujet les reflets de la lumière sur une étendue d’eau et de pierres. La fascination de Steichen pour la lumière, les paysages naturels et les formes de la nature ne faiblit pas, alors qu’il commence à délaisser l’approche pictorialiste pour un rendu plus réaliste.

Le spectacle de la nature 

Le projet Shadblow Tree (1955 - fin des années 1960) résume à lui seul cette démarche fondée sur une observation patiente de la nature. Dans sa ferme Umpawaug (West Redding, Connecticut), il fait construire une maison moderniste et plante un amélanchier, un arbre dont la floraison printanière annonce la fin du gel, selon la croyance populaire. Au fil des saisons, Steichen photographie méthodiquement cet arbre et en étudie les métamorphoses. L’une de ces photographies est reprise dans une campagne d’affichage pour la protection de l’environnement, en 1971, accompagnée du slogan « Sauvez notre planète / Sauvez notre nature sauvage ». Au fil des ans, Steichen photographie cet arbre au rythme des saisons et sous différentes lumières, au-delà des images fixes, il cherche à capter le mouvement même du temps. Il se tourne alors vers l’image animée. Dans ce film, qu’il commence à l’âge de quatre-vingt-six ans, Steichen conçoit l’arbre comme le protagoniste de la scène qu’il donne à voir au spectateur. Dans cette perspective, il traite son sujet comme un récit qui se dévoile progressivement, où chaque étape de l’existence de l’arbre est observée et documentée. Cette approche permet de percevoir la nature comme un spectacle continu et dynamique, capturé instant après instant.

© Armand Quetsch, CNA

Vue de l'exposition La nature d'Edward Steichen
© Armand Quetsch, CNA

La nature comme œuvre d’art 

Edward Steichen se passionne pour les formes végétales dans leurs moindres détails : fragments de branches, feuilles délicates, fleurs ou insectes deviennent les éléments de ces compositions parfois proches de l’abstraction. 

Sa fascination pour les delphiniums, en particulier, est manifeste : non seulement il les photographie sans relâche, mais il va également les cultiver et en créer des espèces hybrides. Les formes présentes dans la nature, les structures botaniques et les plus infimes détails d’une fleur constituent la pierre angulaire de sa vision artistique : il s’agit pour lui de transformer les créations du monde sauvage en œuvres intemporelles. Des photographies telles que Apple Blossoms (1932) et Foxgloves (1926) en sont une bonne illustration, tout comme les spectaculaires bouquets de tournesols (1920-1964). En 1920, dans sa maison de Voulangis (France), Steichen commence à photographier méthodiquement des tournesols. La série Sunflowers – From Seed to Seed reprend des photos de fleurs à tous les stades de leur développement, ainsi que des gros plans de différentes parties de la plante.

La nature en scène

La nature joue également un rôle central dans de ses portraits intimistes, principalement de modèles féminins (dont sa mère, Marie Kemp Steichen, qui est pour lui une source d’inspiration), posant dans des décors naturels ou avec des fleurs. Sa famille – ses parents, ses filles et ses épouses successives – mais aussi ses amis proches sont photographiés immergés dans le monde végétal. Ici, la nature est à la fois un décor et un signifiant de l’œuvre, soulignant les liens qui unissent le photographe à ses sujets et leur passion commune pour celle-ci. 

Son portrait de Marlene Dietrich (1932), entourée de fleurs est un exemple caractéristique de la sophistication des photographies de mode et de célébrités que Steichen réalise pour Vogue et Vanity Fair et qui feront sa notoriété. 

Parallèlement à sa carrière de photographe, Steichen est aussi un jardinier passionné et un botaniste averti. Dans son autobiographie, il affirme que ses recherches horticoles sont aussi importantes que la photographie et nécessaires à son équilibre. Son portrait par Bruce Davidson, où il apparaît vêtu d’un costume de toile rose, témoigne notamment de ces deux activités. Par ailleurs, rappelons l’exceptionnelle présentation au MoMA (New York), en 1936, de plusieurs centaines de delphiniums issus de sa propre exploitation d’horticulteur et de sélectionneur de fleurs. À ses yeux, jardinage et photographie sont intimement liés et représentent deux procédés qui exaltent la beauté de la nature et la partagent avec le reste du monde. Ces deux passions expriment deux facettes fascinantes de la personnalité d’Edward Steichen. 

Texte : Ruud Priem (Section Beaux-Arts) Images : Armand Quetsch / CNA

Source : MuseoMag N° III – 2026