L’œuvre présentée ici évoque une période trouble et pleine d’incertitudes pour les Luxembourgeois. Dans le contexte de la Révolution belge de 1830, il fallait choisir son camp. Ainsi, un grand nombre de Luxembourgeois se sont ralliés à la cause belge. Le portrait d’Anne Joséphine Claisse (1804-1876) par l’artiste luxembourgeois Jacques Sturm (1807-1844) s’insère dans ce contexte particulier.

Anne Joséphine Claisse, cinquième des sept enfants du couple Nicolas Claisse, juge de paix à Luxembourg et propriétaire de l’Hôtel de Cologne (rue des Capucins), et Anne-Marguerite Reuter, est représentée dans la mode de son temps et assise sur un meuble typique de l’époque. Elle porte une robe ample de couleur brun foncé, dans un tissu léger, qui laisse apparaître ses épaules dénudées. Les manches bouffantes sont resserrées aux poignets par des manchettes rayées. 

Elle arbore une coiffure inhabituelle, mais tout à fait caractéristique de la Belgique à cette époque. Les cheveux séparés par une raie au milieu et tombant en deux boucles sur les oreilles sont la marque distinctive de Louise d’Orléans (1812-1840), la première reine des Belges, qui se fait représenter avec cette coiffure vers 1840. Anne Joséphine montre ainsi son appartenance à la Belgique à travers la mode et les tendances, qui sont alors complètement différentes au Luxembourg. 

Ce portrait révèle donc un aspect social plus large, notamment les liens multiples entre la bourgeoisie luxembourgeoise et le nouvel État belge, ses idées, ses protagonistes, ses fonctionnaires et ses officiers. 

Le portrait s’inscrit également dans la série des représentations de militaires belges, représentations picturales masculines pour lesquelles il serait intéressant de connaître et d’étudier leurs pendants « féminins » respectifs. En ce sens, il ouvre non seulement des perspectives sur l’héritage social de la Révolution belge au Luxembourg et à l’étranger, mais souligne également un certain besoin de recherche. Il s’agit probablement de l’unique portrait d’une Luxembourgeoise à l’étranger de cette qualité.

Jacques Sturm, Portrait d’Anne Joséphine Borremans-Claisse, vers 1837-1840

Jacques Sturm, Portrait d’Anne Joséphine Borremans-Claisse, vers 1837-1840
© Tom Lucas / MNAHA

Son frère, un révolutionnaire luxembourgeois illustre

Le frère aîné d’Anne Joséphine est Dominique Claisse (1802-1848), un révolutionnaire qui, dès la première heure des troubles révolutionnaires en Belgique, fait insérer dans Le Courrier des Pays-Bas une invitation aux Luxembourgeois se trouvant à Bruxelles à se rendre au service de la cause belge. Claisse rassemble à peu près 500 volontaires sous son commandement. En septembre 1831, il est expulsé de la forteresse. Il avait donc dû revenir entretemps ; la présence de l’insurgé était considérée comme dangereuse par le gouvernement de la forteresse. Il est possible qu’au même instant sa sœur ait quitté la ville. Le 27 novembre 1831, le 2e régiment des chasseurs à pied est constitué entre autres par les volontaires luxembourgeois dits de Claisse et ce dernier fera carrière dans l’armée belge : il sera promu lieutenant-colonel en 1842, colonel en 1844, et enfin général-major en 1848.

Shako d’officier d’infanterie du 2e régiment de chasseurs à pied incorporant les « Volontaires de Claisse », vers 1831

Shako d’officier d’infanterie du 2e régiment de chasseurs à pied incorporant les « Volontaires de Claisse », vers 1831
© Tom Lucas, MNAHA

Son conjoint, un général belge au Musée royal de l’armée  

Le portrait d’Anne Joséphine est le pendant de celui de Borremans qui est conservé dans les collections du Musée royal de l’Armée à Bruxelles (format identique, ca. 102 x 82 cm) et qui fut exposé dans l’exposition Les Frontières de l’Indépendance. Le Luxembourg entre 1815 et 1839 au Musée Dräi Eechelen en 2015. 

Il parait évident que la famille Borremans-Claisse ait conservé le tableau d’Anne Joséphine lorsque le portrait du lieutenant-général intégra la salle d’exposition dédiée à l’armée belge au Musée royal de l’Armée lors de son ouverture en 1911.

Jacques Sturm, Le colonel François Borremans, 1837

Jacques Sturm, Le colonel François Borremans, 1837
© Tom Lucas, MNAHA

Son portraitiste, le peintre luxembourgeois de la Révolution belge 

Jean-Baptiste Fresez, de sept ans son ainé, recommande Jacques Sturm au lithographe Marcellin Jobard à Bruxelles, où Sturm s’installera en 1825. Il participe notamment à l’illustration du Voyage pittoresque dans le Royaume des Pays-Bas de Cloet. 

Lorsque Jobard doit fermer son atelier à la suite de la révolution, Sturm se consacre à la peinture de portraits, notamment de militaires belges. En 1833, il dessine Eugène-Etienne de Thysebaert en tenue militaire, deux officiers grenadiers, en 1834 deux autres portraits d’officiers, en 1836 un numismate, la baronne de Thysebaert-Misson, le chambellan du Monceau, en 1837 l’officier J. van Halen et le pharmacien Gorissem. On connaît également, bien qu’ils ne soient pas datés, les portraits de Giovanni Belzoni, Charles Tandel, ainsi que d’un officier médical. 

Au total, son biographe Jules Vannérus a répertorié 24 portraits de Sturm. À partir de 1836, toujours selon Vannérus, Sturm se consacre à la peinture à l’huile. Il reste à Bruxelles jusqu’en 1841, gagne ensuite Paris avant de retourner pour une brève période dans la capitale belge qu’il quittera définitivement pour Rome, où il meurt en 1844. 

Vannérus ne mentionne ni les portraits du couple Borremans-Claisse ni la lithographie de François Borremans créée par Sturm en 1837 (qui fait partie des collections du musée depuis 1992). La date de 1837 invite également à préciser la datation des portraits à l’huile du couple Borremans. 

Les portraits du couple constituent manifestement le point culminant de son œuvre en tant que portraitiste du milieu bourgeois et militaire de la Révolution belge. Avec son œuvre, Sturm forme justement le contrepoint de Jean-Baptiste Fresez, qui l’avait recommandé à Bruxelles. En effet, ce dernier choisit le parti orangiste durant les tourments de la révolution.

La Brabançonne, vers 1840

La Brabançonne, vers 1840
© Tom Lucas. MNAHA

Sa place au Musée Dräi Eechelen 

Ce portrait permet de suivre l’intégration des Luxembourgeoises dans la société du jeune Royaume de Belgique. Il interpelle sur les rôles et les champs d’action des femmes au XIXe siècle. À ce titre, il dialogue avec le portrait de Charlotte von Pückler, épouse du gouverneur militaire de la forteresse fédérale de Luxembourg, Leopold Heinrich von Wedell, et invite à approfondir la réflexion. 

Venez découvrir ce nouvel accrochage au Musée Dräi Eechelen qui illustre un des aspects des relations entre les Luxembourgeois et les Belges. 

Texte : Simone Feis & Ralph Lange (Centre de documentation sur la forteresse de Luxembourg) Images : Tom Lucas (MNAHA)

Source : MuseoMag N° III – 2026